De la timidité aux feux de la rampe : La naissance d’une voix
Déelle se définit avant tout comme une humoriste, ou plutôt, comme elle aime à le souligner avec espièglerie, une « femme cocasse » – le seul terme en « -asse » qu’elle tolère pour se qualifier. Bien qu’elle se décrive comme étant naturellement sur la réserve, voire timide et parfois mal à l’aise en société , c’est en 2015 qu’elle a ressenti le besoin viscéral de s’exprimer, de rire et de repousser ses limites. Elle a alors fait ses premiers pas dans le théâtre d’improvisation. Très vite, la magie de la scène a opéré : le goût du rire partagé avec le public est devenu une véritable addiction.
Pour cette jeune femme réservée, la scène est apparue comme un exutoire inespéré. C’est un espace privilégié où elle se sent enfin libre d’être exubérante, d’exprimer ses pensées et ses émotions avec force, et même de frôler l’outrance. « C’est parfait pour une timide, car ce n’est pas la vraie vie, on a le droit de jouer », explique-t-elle. Sur les planches, Déelle s’autorise enfin à être pleinement elle-même, libérée des carcans du quotidien. Dès 2018, elle se lance dans l’écriture de sketchs de stand-up et commence à écumer les plateaux et comedy clubs parisiens.
Un humour engagé : Décrypter le monde avec dérision
L’univers de Déelle se caractérise par un regard affûté et décalé sur l’actualité. Ses textes, loin d’être lisses, sont profondément imprégnés d’une conscience sociale aiguë. Pour elle, le rire est un vecteur puissant pour aborder les sujets qui la touchent et lui tiennent à cœur.
Parmi ses thèmes de prédilection, on retrouve le féminisme, la lutte pour les droits des femmes, ainsi que la dénonciation du racisme. Elle s’attache également à déconstruire le « roman national » enseigné à l’école, notamment en abordant sans tabou les questions liées à la colonisation et la décolonisation. Confortant son engagement, elle participe régulièrement à des événements militants où elle présente des sketchs sur ces thématiques fortes. Comme elle le résume si bien : « Le stand-up, c’est porter un regard sur le monde qui nous entoure, et il y a de quoi dire ! ».
Un parcours jalonné de succès et de fiertés
Le parcours de Déelle est ponctué de belles réussites. Elle garde un souvenir ému de sa première expérience en tant que première partie d’un artiste grand public, Gil Alma, à la comédie d’Angoulême. Plus récemment, elle a réalisé l’un de ses rêves en foulant la scène du Théâtre de l’Européen, assurant la première partie de Manon Bril, une artiste qu’elle admire profondément.

Les festivals ont également marqué des étapes importantes dans sa carrière. Elle a notamment participé au festival d’humour de Saint-Denis et au tout premier festival de stand-up organisé en Martinique. Jouer sur la terre de ses parents revêt pour elle une importance capitale, un véritable enjeu personnel. L’expérience exaltante de présenter son spectacle au prestigieux Festival d’Avignon reste également un souvenir impérissable. En Belgique, sa participation au Tarmac Comedy de la RTBF lui a ouvert de nouvelles portes et permis de faire des rencontres enrichissantes.
Elle a également eu l’opportunité de se produire dans des salles mythiques, comme le Théâtre du Gymnase lors d’une soirée dédiée aux nouveaux talents. Cependant, sa plus grande fierté réside dans ses chroniques d’humour sur l’actualité pour le média Histoires Crépues, dans l’émission « L’heure des Khos ». Elle salue le travail « extraordinaire et indispensable » de ce média et encourage vivement le public à les soutenir.
L’avenir : La scène comme quête perpétuelle
Pour la suite, l’ambition de Déelle est claire : continuer à jouer et à faire tourner son spectacle le plus possible. Si son quotidien est actuellement rythmé par les plateaux d’humoristes, où chaque artiste dispose d’une quinzaine de minutes, elle aspire à partager des moments plus longs d’une heure avec son public, une expérience qu’elle juge extrêmement épanouissante. Jouer partout, tout le temps, et affûter sans relâche ses textes reste sa quête perpétuelle.
La culture : Un combat permanent contre l’invisibilisation
La culture occupe une place centrale dans la vie de Déelle. Bien qu’elle ne se considère pas comme une spécialiste, elle en saisit pleinement les enjeux. Elle dénonce avec force l’invisibilisation historique de certaines cultures qui ont pourtant toujours su briller. Selon elle, c’est un combat quotidien pour les faire perdurer.
Déelle s’insurge contre l’appropriation culturelle, un phénomène dont elle observe les méfaits. Elle pointe du doigt la récupération de pratiques issues de la diaspora – autrefois étiquetées comme « ghetto » ou « communautaires » – par des groupes privilégiés, sans que le moindre crédit ne soit rendu aux créateurs originels. Pire encore, elle constate que cette appropriation s’accompagne souvent d’une exclusion des communautés concernées. Ce constat, qui est la source de « beaucoup de [ses] énervements », se vérifie également dans le milieu du stand-up.
Elle dénonce le manque de diversité sur les plateaux, où certains programmateurs ne mettent en avant que des humoristes blancs, ou se limitent à « remplir un quota » avec une seule personne racisée. Face à ces constats, Déelle tente, à son échelle, de faire bouger les lignes à travers ses textes et la programmation des plateaux qu’elle organise. « Après ils diront qu’on est communautaires, mais c’est eux qui nous excluent de leurs espaces », conclut-elle avec amertume.
Oser et s’exprimer : Les conseils de Déelle
Forte de son expérience, Déelle encourage chacun à oser faire entendre sa voix. Elle insiste sur l’importance de consacrer du temps à ses passions, non pas dans un but de notoriété, mais pour trouver un véritable épanouissement personnel, rappelant que « vivre uniquement pour son travail n’est pas tenable ». Elle s’adresse tout particulièrement aux personnes timides ou réservées, les incitant à trouver le moyen d’expression qui leur convient. Dans le contexte actuel, elle estime qu’il est crucial que les voix des personnes discriminées et invisibilisées résonnent. « On est ensemble, on se sait », lance-t-elle comme un message de solidarité.
Enfin, pour ceux qui souhaitent se lancer dans le stand-up, elle dispense un conseil précieux : réfléchir aux messages que l’on souhaite véhiculer et à l’impact de ses blagues sur le public. Elle confie elle-même avoir mis du temps à réaliser qu’elle récoltait parfois de « mauvais rires » à ses débuts, concluant avec sagesse que « tout rire n’est pas bon à prendre ».

