
Il fut un temps, pas si lointain, où regarder un film le week-end se méritait. Avant de s’enfoncer dans son canapé, il fallait braver le froid, marcher jusqu’au bout de la rue ou prendre la voiture, et franchir les portes coulissantes d’un sanctuaire éclairé au néon : le vidéoclub.
Aujourd’hui, alors qu’il suffit d’effleurer une télécommande pour accéder à des milliers de titres sur Netflix, Prime ou Disney+, une étrange nostalgie s’empare de la génération qui a connu l’ère de la VHS et du DVD loué. Que regrettons-nous exactement ? Au-delà du grain de l’image, c’est toute une pratique sociale, tactile et humaine qui a été engloutie par l’efficacité froide des algorithmes.
Le rituel du vendredi soir : Une expédition collective
À l’âge d’or des vidéoclubs (des mastodontes comme Blockbuster ou Vidéofutur aux petites boutiques indépendantes de quartier), la location d’un film était un événement à part entière.
Le vendredi soir ou le samedi après-midi, les allées du vidéoclub devenaient l’agora de la culture pop. On ne se contentait pas de « cliquer » ; on déambulait.
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La négociation : Choisir un film en famille ou entre amis relevait souvent de la diplomatie complexe. Il fallait arpenter les sections Comédie, Action ou Horreur et trouver le compromis parfait.
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La rareté : Il y avait une véritable montée d’adrénaline à trouver l’unique copie restante de la dernière nouveauté. À l’inverse, l’absence du film tant désiré forçait à explorer d’autres rayons et favorisait la sérendipité, cette découverte heureuse par hasard.
Aujourd’hui, l’abondance illimitée du streaming a engendré la fameuse fatigue décisionnelle : on passe souvent plus de temps à faire défiler des vignettes infinies qu’à regarder l’œuvre elle-même.
L’esthétique et le sensoriel : L’éloge du boîtier plastique
Le streaming est immatériel, hygiénique, silencieux. Le vidéoclub, lui, était une expérience profondément sensorielle.
« Be kind, rewind. » (S’il vous plaît, rembobinez)
Qui pourrait oublier l’odeur si particulière qui flottait dans ces boutiques ? Un mélange de moquette industrielle, de plastique chauffé et de pop-corn en sachet. Louer un film impliquait un rapport physique à l’objet :
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Le poids du boîtier : Les VHS étaient logées dans des boîtiers épais, souvent matelassés.
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L’art de la jaquette : Sans bande-annonce cliquable, le choix se faisait à la jaquette. Les illustrations étaient grandiloquentes, les synopsis au dos étaient lus religieusement, promesses de frissons ou de rires.
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Le rituel mécanique : Insérer la cassette dans le magnétoscope, régler le tracking pour stabiliser l’image, et, règle d’or absolue sous peine de pénalité financière : entendre le bourdonnement frénétique du rembobinage avant de ramener la bande au magasin.
L’employé du Vidéoclub : L’ancêtre suprême de l’algorithme
Si nos écrans nous suggèrent aujourd’hui des films « recommandés pour vous à 98 % », ils le font en nous enfermant dans une bulle de filtres. Leurs recommandations sont basées sur ce que nous connaissons déjà.
L’employé du vidéoclub était exactement l’inverse. Figure mythique de la cinéphilie urbaine (Quentin Tarantino a d’ailleurs bâti sa légende sur ses années passées à travailler chez Video Archives), le vendeur était un curator humain passionné.
Le conseil humain avait une valeur inestimable. Une brève discussion au comptoir pouvait vous amener à reposer le blockbuster que vous teniez pour repartir avec un thriller coréen obscur ou un film de science-fiction indépendant. L’employé ne cherchait pas à flatter vos statistiques de visionnage, il voulait partager un choc esthétique. C’est cette friction humaine, cette transmission passionnelle, que l’interface fluide du streaming a totalement effacée.
Ce qu’il nous reste : L’engagement du spectateur
La véritable perte liée à la disparition des vidéoclubs n’est peut-être pas matérielle, mais psychologique.
Quand on louait un film, on s’engageait envers lui. On avait payé 3 ou 4 euros, on avait fait l’effort de se déplacer. Si le film mettait du temps à démarrer, on lui laissait sa chance. On ne l’arrêtait pas au bout de sept minutes pour passer au suivant. La location imposait une attention que l’abonnement à volonté a détruite, transformant les films en contenu jetable de fond sonore.
En conclusion
Regretter les vidéoclubs, ce n’est pas faire preuve de technophobie. C’est se remémorer une époque où le cinéma domestique possédait encore une géographie, une odeur et une temporalité propre. L’ère du streaming nous a offert un confort absolu et un catalogue mondial dans notre poche, mais elle nous a pris l’anticipation. Et si le retour en grâce récent des éditions physiques premium (Blu-ray 4K, éditions Criterion) prouve une chose, c’est que l’inconvénient et la matérialité ont parfois beaucoup de charme.

