Cap-Vert : de la morna au funaná, les voix d’un archipel


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Dix îles, des voix qui traversent l’Atlantique et bien plus d’un rythme à découvrir.

Il suffit parfois de quelques notes de « Sodade » pour reconnaître le Cap-Vert. La voix de Cesária Évora a fait connaître la morna bien au-delà de l’archipel. Mais que se passe-t-il si l’on reste encore un peu ? On entend le frottement du ferrinho, les voix des batukadeiras, une coladeira qui appelle la danse, puis une nouvelle génération qui fait voyager le kriolu dans d’autres productions.

Ce Focus Pays NEW KG suit ces fils sans prétendre enfermer tout un pays dans quelques titres. Chaque partie propose un contexte, une piste d’écoute et une vidéo à regarder. La playlist Spotify, en fin d’article, permet ensuite de poursuivre la traversée à son rythme.

La musique cap-verdienne se raconte au pluriel : d’une île à l’autre, d’une génération à la suivante, chaque voix déplace le paysage.

Un archipel, une langue qui voyage

Cabo Verde compte dix îles, dont neuf sont habitées, au large de la côte ouest-africaine. Les îles du Barlavento, au nord, et celles du Sotavento, au sud, composent un même pays, sans offrir partout le même paysage ni les mêmes scènes musicales. Mindelo, sur São Vicente, tient une place forte dans l’histoire de la morna ; Santiago, où se trouve la capitale Praia, est un repère essentiel pour le batuque et le funaná. Cette géographie donne un premier conseil : lorsqu’un morceau vous plaît, cherchez aussi l’île et le parcours de la personne qui l’interprète.

Le portugais est la langue officielle. La langue cabo-verdienne, souvent appelée kriolu, est au cœur des échanges quotidiens et de la création. Elle est issue d’une histoire de contacts entre langues africaines et portugais dans un contexte colonial ; ses usages et ses sonorités varient selon les îles. Dans la chanson, elle devient une manière directe de raconter l’amour, le départ, les tensions sociales, la fête ou la famille. Une phrase chantée peut passer de la confidence à la réponse d’un chœur : le sens se construit aussi dans cette relation entre les voix.

La circulation des artistes et des familles a prolongé ces musiques au-delà de l’archipel. Une chanson peut garder le souvenir d’un lieu tout en trouvant une vie nouvelle sur une autre scène. Pour situer cette diversité avant d’entrer dans les styles, regardez la courte vidéo culturelle de Visit Cabo Verde, puis revenez au son : que reconnaissez-vous quand les paysages disparaissent de l’écran ?

À voir : « Culture & Tradition | Cabo Verde », dans la sélection vidéo de Visit Cabo Verde. Voir sur YouTube.

La morna : une poésie que l’on joue, chante et danse

La morna figure depuis 2019 sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité de l’UNESCO. Cette reconnaissance porte sur une pratique vivante, pas seulement sur des enregistrements célèbres. Voix, musique, poésie et danse s’y rencontrent ; la morna peut aussi être interprétée sans chant. Guitare, violon et autres instruments à cordes accompagnent une mélodie dont la force tient autant à la manière de la jouer qu’aux notes elles-mêmes.

Ses textes peuvent parler d’amour, de départ, de séparation, de retrouvailles et du pays. Le mot sodade aide à comprendre une part de ce répertoire, mais il ne faut pas l’entendre comme une humeur uniforme. Une voix peut être retenue, chaleureuse, grave ou lumineuse ; un même sujet change selon la personne qui l’interprète. La morna se transmet aussi lors de rencontres, de fêtes et de moments de la vie familiale. Le documentaire présenté dans le dossier de l’UNESCO permet de voir cette pratique au-delà d’une seule figure artistique.

À voir : le film consacré à la morna dans le dossier d’inscription de l’UNESCO. Voir sur YouTube.

Cesária Évora est devenue, pour beaucoup, la première rencontre avec la musique cap-verdienne. Sa manière de chanter « Sodade » laisse une place immense aux mots et à l’accompagnement. Mais cette histoire compte d’autres grandes voix : Bana, Ildo Lobo et tant d’interprètes qui ont fait vivre leurs répertoires sur les îles et dans la diaspora. Les écouter après Cesária évite de confondre un genre entier avec une seule chanson.

Dans la vidéo suivante, essayez de suivre successivement trois choses : la voix, les cordes, puis le silence juste avant le retour d’une phrase. On entend alors comment une interprétation peut raconter même lorsqu’elle semble suspendre le temps.

À écouter : Cesária Évora, « Sodade », sur sa chaîne officielle. Voir sur YouTube.

Coladeira, batuque, funaná : trois autres façons d’entrer dans la musique

La morna n’est qu’une porte d’entrée. Le Cap-Vert possède aussi des musiques où l’élan de la danse, la parole collective et l’énergie de l’accordéon prennent des places très différentes. Les trois vidéos qui suivent permettent d’entendre ces écarts, sans réduire chaque genre à une formule unique.

La coladeira : la chanson dans le mouvement

Plus vive dans son élan, la coladeira donne envie de suivre la pulsation et le jeu du chant. Selon les morceaux, la voix raconte, s’amuse, interpelle ; les instruments lui laissent des espaces pour rebondir. Le genre a évolué au contact d’autres rythmes atlantiques et latino-américains. Dans « Dança ma mi Criola », Tito Paris offre un point d’écoute particulièrement vivant : regardez comment il conduit le morceau et comment le public lui répond.

À voir : Tito Paris, « Dança ma mi Criola » en concert, vidéo publiée par Lusafrica. Voir sur YouTube.

Le batuque : des voix qui se répondent

Le batuque, ou batuku, est une pratique de musique et de danse particulièrement associée à Santiago. Les batukadeiras y font entendre la force du groupe : une voix mène, d’autres répondent, tandis que la percussion organise l’élan commun. Ce n’est pas seulement un effet sonore. L’écoute change lorsqu’on voit qui lance une phrase, qui la reprend et comment le rythme se partage entre les participantes.

La vidéo du groupe Pé na Tradison, documentée dans le projet Mulleres a Fronte, a été filmée à Ribeira Grande de Santiago. Elle donne à voir une pratique portée par ses interprètes. Prenez le temps de regarder les réponses du groupe avant de revenir à la voix soliste : leur relation fait avancer le morceau.

À voir : Pé na Tradison, performance filmée pour Mulleres a Fronte. Voir sur YouTube ou découvrir le projet et les interprètes.

Le funaná : la gaita et le ferrinho

Fortement lié à l’intérieur de Santiago, le funaná repose notamment sur le dialogue entre la gaita, accordéon diatonique, et le ferrinho, pièce métallique frottée pour marquer le rythme. On peut entendre la mélodie partir de l’accordéon, puis sentir comment la pulsation lui donne une autre urgence. Des groupes comme Bulimundo ont joué un rôle dans la diffusion de ce son ; Ferro Gaita en propose une autre incarnation collective et dansante.

Le classement du funaná comme patrimoine culturel immatériel national en 2024 concerne une pratique transmise par des musiciens, des chanteurs et des danseurs. La vidéo de Ferro Gaita permet de regarder les instruments autant que d’écouter le refrain. Essayez de garder votre attention sur le ferrinho pendant quelques mesures : vous entendrez mieux ce qui soutient le mouvement.

À voir : Ferro Gaita, « Rei Di Tabanka », vidéo publiée par Lusafrica. Voir sur YouTube.

Des héritages qui nourrissent les scènes actuelles

Une tradition reste vivante parce que les artistes peuvent la reprendre, la discuter et lui donner leur propre forme. Lucibela, née à São Nicolau puis passée par Mindelo et Praia, chante la morna et la coladeira sans chercher à devenir une copie de Cesária Évora. Dans « Lembra Tempo », sa voix invite à écouter ce qu’elle choisit de prolonger, mais aussi ce qui lui appartient.

À écouter : Lucibela, « Lembra Tempo », vidéo produite par Lusafrica. Voir sur YouTube.

Elida Almeida vient de Santiago. Son écriture personnelle s’ouvre au batuque, au funaná, à la coladeira et à des arrangements contemporains. « Nta Konsigui » donne à entendre la place du récit intime dans cette trajectoire. Écoutez comment l’intensité de sa voix modifie la chanson, même lorsque l’accompagnement reste mesuré.

À écouter : Elida Almeida, « Nta Konsigui », sur sa chaîne officielle. Voir sur YouTube.

Mayra Andrade ouvre encore d’autres horizons. Née à Cuba, elle a grandi au Cap-Vert et construit une trajectoire artistique entre plusieurs lieux et sonorités. « Afeto » offre une écoute attentive à la voix et à une production différente des repères entendus plus haut. Le passage d’une vidéo à l’autre montre qu’il n’existe pas un unique son cap-verdien contemporain.

Soraia Ramos et Dino D’Santiago prolongent, chacun à sa manière, les dialogues avec la pop et les scènes de la diaspora. Ces parcours ne se confondent pas : c’est leur diversité qui donne envie de chercher au-delà des titres les plus connus.

À écouter : Mayra Andrade, « Afeto », vidéo officielle. Voir sur YouTube.
NEW KG / DISCOVERY

Samoel de Sousa : mémoire en mouvement

Chanteur et guitariste cap-verdien basé à Paris, Samoel de Sousa construit avec Traços de Memória un projet autour des souvenirs, de l’appartenance et de la transmission. Cette démarche donne une place aux histoires personnelles et à ce que l’on emporte d’un pays vers un autre.

La vidéo de « Rekadu » montre une autre facette de son travail, liée à l’expression spirituelle. Elle n’est pas présentée comme un extrait de Traços de Memória : c’est une première rencontre avec sa voix et son écriture. Écoutez la place du chant et du kriolu avant de suivre ses projets plus récents.

À voir : Samoel de Sousa, « Rekadu », vidéo Kriolu Gospel. Voir sur YouTube.

À ÉCOUTER · PLAYLIST NEW KG

Les voix d’un archipel

Après les vidéos, place à une écoute continue. Lancez la playlist, repérez une voix ou un instrument qui vous intrigue, puis revenez sur le titre pour mieux l’entendre. Les vidéos et la sélection Spotify sont deux parcours complémentaires ; leur contenu et leur ordre peuvent différer.

Le lecteur ne s’affiche pas ? Ouvrir la playlist sur Spotify.

Le Cap-Vert ne se laisse pas réduire à une voix, à une île ou à un sentiment. Revenez sur un morceau après en avoir découvert un autre, comparez deux interprétations, suivez un nom nouveau et écoutez les mots en kriolu avec curiosité. Ce Focus n’est qu’un début : les chansons donnent elles-mêmes les meilleures pistes pour continuer.

Quelle voix vous donne envie de poursuivre le voyage ? Partagez votre découverte avec @newkgofficial.