Néo-soul : histoire, artistes et nouvelle génération

NEW KG · RADAR GENRES

Néo-soul : de D’Angelo à Cleo Sol, l’héritage en mouvement

Une musique qui puise dans la mémoire de la soul pour inventer de nouvelles manières de groover, d’écrire et de raconter l’intime.

La néo-soul n’est ni une simple nostalgie des années 1970, ni une catégorie figée. Elle est un espace de circulation : la chaleur de la soul y rencontre les harmonies du jazz, la profondeur du gospel, la liberté du funk et la science rythmique du hip-hop. Depuis les années 1990, elle permet à plusieurs générations d’artistes de renouer avec un son organique tout en refusant de répéter le passé.

À retenir : la néo-soul ne remplace pas la soul classique. Elle prolonge son langage en l’ouvrant aux textures, aux rythmes et aux récits de son époque.

01 · Les origines

Une étiquette arrivée après la musique

Avant de devenir un nom de genre, la néo-soul était déjà une sensation. Au tournant des années 1990, des artistes cherchent une autre voie que le R&B le plus formaté : davantage d’instruments joués, des arrangements moins prévisibles, des voix laissées au premier plan et une écriture capable de parler d’amour, d’identité, de spiritualité ou de conscience sociale dans un même mouvement.

L’expression neo soul est popularisée à la fin des années 1990 par le dirigeant de label Kedar Massenburg. Cette appellation aide l’industrie à rendre visible une scène en plein essor, mais elle crée aussi une frontière que plusieurs artistes jugent trop étroite. En 2026, Massenburg rappelait encore que le terme désignait, à ses yeux, autant une identité culturelle et spirituelle qu’une recette sonore. Lire l’entretien publié par VIBE.

Cette tension reste essentielle : la néo-soul existe comme repère utile, mais les artistes qui lui sont associés ne forment pas un bloc uniforme. Leur point commun réside moins dans une formule que dans une démarche : faire vivre l’héritage sans le transformer en musée.

Vidéo recommandée · D’Angelo — « Brown Sugar »

Le morceau cristallise le son du mouvement avant même que l’expression « néo-soul » ne s’impose.

02 · Les racines

La mémoire de la soul, le rythme du présent

La filiation mène naturellement vers Marvin Gaye, Stevie Wonder, Donny Hathaway, Roberta Flack ou Curtis Mayfield. On retrouve chez eux le goût des arrangements sophistiqués, l’importance du message, la sensualité des timbres et la conviction que la musique populaire peut être ambitieuse sans perdre son pouvoir émotionnel.

Mais la génération néo-soul grandit également avec le rap, les samples et les boîtes à rythmes. Son rapport au passé n’est donc pas celui d’une reconstitution fidèle. Une basse peut sembler sortie d’un disque de funk des années 1970, tandis que la batterie se place légèrement derrière le temps comme un beat de hip-hop. Un clavier électrique peut installer la douceur du jazz, avant qu’un refrain nourri de gospel ne donne au morceau toute son amplitude.

La Timeline of African American Music de Carnegie Hall replace ainsi la néo-soul dans une histoire beaucoup plus vaste : celle des musiques noires américaines, de leurs transformations et de leurs dialogues permanents.

Vidéo recommandée · Marvin Gaye — « What’s Going On »

Un repère fondamental pour comprendre l’alliance entre ambition musicale, conscience sociale et émotion.

03 · Les fondations

Quatre disques qui changent le centre de gravité du R&B

D’Angelo — Brown Sugar (1995)

Avec sa voix superposée, ses claviers enveloppants et son sens du groove, D’Angelo ouvre une brèche. Le disque reconnecte le R&B des années 1990 à Prince, Marvin Gaye, au gospel et au funk, tout en parlant le langage rythmique du hip-hop. Disparu le 14 octobre 2025, l’artiste laisse une discographie resserrée mais une influence immense. Lire l’hommage de Reuters.

Maxwell — Maxwell’s Urban Hang Suite (1996)

Maxwell impose une élégance feutrée : arrangements souples, sensualité retenue et continuité assumée avec la soul sophistiquée. Son premier album démontre que la modernité peut aussi passer par le silence, l’espace et la nuance.

Erykah Badu — Baduizm (1997)

Erykah Badu relie poésie, conscience, humour, spiritualité et rythmes inspirés du hip-hop. Sa personnalité vocale et visuelle donne au mouvement une figure immédiatement identifiable, tout en refusant d’être réduite à une étiquette. Relire l’analyse de Baduizm.

Jill Scott — Who Is Jill Scott? (2000)

Poétesse, chanteuse et narratrice, Jill Scott transforme les détails du quotidien en scènes vivantes. Sa diction, ses mélodies et son rapport très physique aux mots montrent que la néo-soul peut être littéraire, théâtrale et profondément accessible.

Vidéo recommandée · Erykah Badu — « On & On »

La chanson réunit groove, spiritualité, poésie et esthétique visuelle dans l’un des manifestes du genre.

04 · Le laboratoire

Les Soulquarians : créer ensemble pour sortir des formats

Entre 1996 et 2002, les studios Electric Lady de New York deviennent le point de rencontre d’un collectif informel : Questlove, D’Angelo, J Dilla, James Poyser, Erykah Badu, Common, Bilal, Q-Tip, Mos Def, Talib Kweli et plusieurs musiciens associés. Ils ne fonctionnent pas comme un groupe traditionnel. Ils passent d’une session à l’autre, échangent des idées, improvisent et participent aux albums des uns et des autres.

De cette proximité naissent ou se nourrissent des œuvres majeures : Voodoo de D’Angelo, Mama’s Gun d’Erykah Badu, Like Water for Chocolate de Common, Things Fall Apart de The Roots ou encore 1st Born Second de Bilal.

L’histoire officielle d’Electric Lady Studios décrit cette période comme un moment déterminant. Son importance dépasse la liste des disques : elle rappelle qu’une scène musicale avance souvent grâce à des lieux, des rencontres et une confiance collective permettant l’expérimentation.

Vidéo recommandée · Common — « The Light »

Produit par J Dilla, ce morceau illustre le dialogue naturel entre hip-hop, soul et sensibilité mélodique au cœur des Soulquarians.

05 · Le son

Comment reconnaître la néo-soul sans l’enfermer ?

Il n’existe pas de formule unique. Certains marqueurs reviennent néanmoins et créent une sensation commune :

  • Un groove vivant : batteries organiques, microdécalages rythmiques et lignes de basse très présentes.
  • Des harmonies riches : accords étendus, claviers électriques et vocabulaire emprunté au jazz.
  • Une production texturée : instruments joués, chaleur analogique, samples et imperfections conservées.
  • Une voix incarnée : héritage du gospel, liberté du phrasé, chœurs et superpositions vocales.
  • Une écriture intérieure : amour, vulnérabilité, identité, désir, spiritualité et conscience sociale.

La néo-soul se reconnaît donc moins à un instrument précis qu’à une manière d’habiter le morceau. Le rythme respire, la voix conserve ses aspérités et l’arrangement laisse la place à l’écoute.

Vidéo recommandée · Bilal — « Soul Sista »

La souplesse vocale de Bilal et la production de Raphael Saadiq donnent à entendre la richesse harmonique et rythmique du genre.

06 · Les voix

Des femmes au centre du récit

Erykah Badu, Jill Scott, India.Arie, Angie Stone, Lauryn Hill, les membres de Floetry et bien d’autres ont placé l’expérience féminine au premier plan. Désir, indépendance, fatigue, foi, estime de soi, relations et reconstruction deviennent des matières artistiques traitées sans devoir choisir entre intimité et puissance.

Toutes ne se définissent pas nécessairement comme artistes néo-soul, et leurs univers dépassent largement cette catégorie. Les réunir ne doit donc pas gommer leurs différences. Cela permet plutôt de comprendre comment, à la même période, plusieurs voix ont élargi le langage du R&B et l’espace accordé aux récits écrits depuis leur propre point de vue.

Disparue le 1er mars 2025, Angie Stone occupe une place singulière dans cette histoire : membre du groupe pionnier de hip-hop The Sequence avant sa carrière soul, elle incarnait déjà la circulation entre les genres qui définit la néo-soul. Lire l’hommage de l’Associated Press.

Vidéo recommandée · Jill Scott — « Tiny Desk Concert »

Dans cette session publique de NPR Music, Jill Scott met en lumière sa voix, son sens du récit et l’héritage toujours vivant de la néo-soul.

07 · Aujourd’hui

Une nouvelle génération, plusieurs directions

La néo-soul contemporaine ne cherche pas à reproduire l’esthétique de 1997. Cleo Sol privilégie une chaleur dépouillée et une écriture tournée vers la guérison. Elmiene travaille une voix ample et vulnérable, nourrie par les grandes traditions de la soul. Jordan Rakei relie jazz, production électronique et composition organique. Steve Lacy, lui, déplace les frontières entre funk, pop alternative, guitare et R&B.

Ces artistes ne partagent pas une esthétique identique et ne revendiquent pas tous la même appartenance. Ils montrent cependant ce que l’esprit néo-soul continue de rendre possible : une musique populaire exigeante, intime et ouverte aux hybridations.

Et dans la francophonie ?

Il existe moins une scène officiellement baptisée « néo-soul francophone » qu’une constellation d’artistes qui en partagent certains gestes. Hawa, Sandra Nkaké et Tiwayo explorent chacun des liens différents avec la soul, le blues, le jazz ou le funk. Dans le rap et le R&B francophones, un artiste comme Luidji prolonge aussi l’importance de l’introspection, des textures enveloppantes et du récit personnel. Il s’agit de proximités artistiques, pas d’étiquettes imposées.

Vidéo recommandée · Cleo Sol — « When I’m in Your Arms »

Une démonstration contemporaine de dépouillement, de chaleur vocale et d’intimité.

Prolongement francophone · Tiwayo — « I’ve Got To Travel Alone »

La voix du chanteur parisien relie soul, blues et gospel dans une lecture actuelle et personnelle de cet héritage.

08 · À écouter

NÉO-SOUL — Héritage & nouvelle génération

De D’Angelo, Erykah Badu, Maxwell et Jill Scott aux voix qui renouvellent aujourd’hui cet héritage, la playlist Spotify de NEW KG fait dialoguer les époques sans les opposer.

Playlist disponible sur le Spotify de NEW KG.

Session recommandée · Elmiene — « Marking My Time »

Cette session live met en valeur la vulnérabilité, la précision vocale et la continuité entre tradition et nouvelle génération.

09 · Repères d’écoute

Dix portes d’entrée dans la néo-soul

  1. D’Angelo — « Brown Sugar »
  2. Erykah Badu — « On & On »
  3. Maxwell — « Ascension (Don’t Ever Wonder) »
  4. Jill Scott — « A Long Walk »
  5. Ms. Lauryn Hill — « Ex-Factor »
  6. Musiq Soulchild — « Just Friends (Sunny) »
  7. Bilal — « Soul Sista »
  8. India.Arie — « Video »
  9. Cleo Sol — « When I’m in Your Arms »
  10. Elmiene — « Marking My Time »

Vidéo recommandée · India.Arie — « Video »

Un manifeste d’acceptation de soi qui résume la dimension intime et affirmée de la néo-soul.

La néo-soul ne demande pas de choisir entre la mémoire et l’avenir. Elle transforme l’une en matière pour construire l’autre.

NEW KG

Quel artiste incarne le mieux la néo-soul pour vous ?

Partagez votre réponse avec NEW KG, enregistrez notre sélection Spotify et retrouvez chaque semaine un nouveau décryptage des genres qui font circuler la musique dans le monde.

Sources et prolongements

Lina Stalytė : entre Paris et la Lituanie, le retour à soi avec Vasaros Naktys

 

EST-CE QUE TU ME CONNAIS ?

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L’ARTICLE

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ÉPISODE 02

Lina Stalytė : entre Paris et la Lituanie,

Vasaros Naktys

raconte le retour à soi

Entre la Lituanie de son enfance et Paris, où elle vit depuis près de quinze ans,
Lina Stalytė a construit une identité artistique faite de rencontres, de voyages
intérieurs et de contrastes. Avec Vasaros Naktys, son premier album
entièrement interprété en lituanien, la chanteuse neo-soul jazz retourne vers
sa langue maternelle tout en affirmant un univers profondément personnel.

@e2c

PORTRAIT · MUSIQUE
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EST-CE QUE TU ME CONNAIS ?
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LINA STALYTĖ

« Pour moi, la musique est avant tout un lieu de rencontre.
C’est un pont de communication, un lien entre les artistes,
le public et les gens qui ne se connaissent pas encore. »

— Lina Stalytė

Pour Lina Stalytė, la musique n’a jamais été uniquement une histoire de performance.
Avant les albums, les concerts ou les studios, il y avait déjà cette envie de chanter
et, surtout, de partager.
« Je suis juste une fille qui a toujours aimé chanter et partager le chant avec
les autres. J’ai beaucoup chanté seule dans ma chambre, mais très vite, j’ai compris
que ce qui me touchait le plus, ce n’était pas de chanter seule : c’était de chanter
pour les autres ou avec les autres. Pour moi, la musique est avant tout un lieu de
rencontre. C’est un pont de communication, un lien entre les artistes, le public
et les gens qui ne se connaissent pas encore. »
Son entrée dans la musique s’est faite presque naturellement. Quand elle était enfant,
ses parents l’encourageaient à chanter pendant les fêtes de famille ou entre amis.
Puis un jour, elle accompagne une amie qui prépare le concours d’entrée au conservatoire.
« En la regardant, je me suis dit : « Pourquoi pas moi ? » J’ai passé le concours
un peu spontanément, j’ai été acceptée, et avec le recul, j’ai l’impression que
c’était un rendez-vous avec le destin. »
Lituanienne installée à Paris depuis quatorze ans, Lina est arrivée dans la capitale
française pour étudier le jazz avant d’y construire progressivement sa vie d’artiste.
Aujourd’hui, son quotidien se partage entre l’écriture de chansons, les concerts,
la promotion de sa musique, la recherche de nouvelles dates et l’enseignement du chant.
Ses chansons parlent souvent « d’amour, d’introspection, de nature et de cette manière
qu’a le monde vivant de nous inspirer et de nous transformer ».

01
DEUX TERRITOIRES, UNE ARTISTE
Paris et la Lituanie : le yin et le yang de Lina
Pour comprendre Lina Stalytė aujourd’hui, il faut regarder dans deux directions.
D’un côté, il y a Paris. Une ville de mouvement, de rencontres, de concerts,
de jam sessions et de croisements musicaux. De l’autre, la Lituanie :
la nature, le calme, l’intuition, les forêts et les lacs.
@e2c
« Ce voyage entre Paris et la Lituanie est finalement assez récent.
Pendant longtemps, je retournais surtout en Lituanie pour voir ma famille
ou faire quelques actions de promotion. Tout a changé quand j’ai commencé
à chanter dans ma langue maternelle. Depuis la sortie de mon dernier projet
en lituanien, j’y retourne beaucoup plus souvent, et cela m’a permis de renouer
avec une partie de moi que j’avais un peu laissée de côté. »
La Lituanie fait revenir une facette profondément instinctive de l’artiste.
« La Lituanie me reconnecte à quelque chose de très profond :
la nature, le calme, la douceur, le bien-être. C’est la partie de moi
qui court avec les loups, qui danse avec le vent, qui est fascinée par les orages,
qui aime marcher sous la pluie, qui passe des heures au bord d’un lac ou dans une forêt.
C’est un espace très poétique, très intuitif. »
Paris révèle une autre énergie.
« Paris, c’est presque l’inverse. Paris fait ressortir mon côté plus extraverti.
C’est la ville des rencontres, des jam sessions, des concerts, du mouvement permanent.
Musicalement, c’est une ville d’une richesse incroyable. On y croise des artistes
venus du monde entier, des styles très différents, des mélanges qui nourrissent
énormément ma créativité. C’est aussi une ville où l’on crée beaucoup de liens humains. »
« J’aime dire que la Lituanie représente mon énergie yin,
tandis que Paris représente mon énergie yang.
J’ai besoin des deux pour être pleinement moi. »
La nuit fait elle aussi partie depuis longtemps de son imaginaire.
Mais son rapport à elle s’est transformé. Si Lina composait autrefois surtout la nuit,
elle protège désormais davantage son sommeil et se dit beaucoup plus productive le matin.
« La nuit est devenue un moment de retour à moi-même.
Après un concert, par exemple, je ne peux pas m’endormir immédiatement.
J’ai besoin de plusieurs heures pour redescendre, retrouver le calme
et revenir à mon centre. »
Elle reste aussi un territoire de création.
« Et puis je rêve énormément. Mes nuits sont très riches.
Beaucoup d’idées de chansons me viennent pendant mon sommeil.
Il m’arrive souvent de me réveiller avec une mélodie, une phrase ou une image,
et je les note immédiatement avant qu’elles ne disparaissent. »

02
RETOUR AUX RACINES
Vasaros Naktys : revenir à sa langue pour ressentir plus intensément
Avant Vasaros Naktys, il y avait Summer Nights.
Le projet que Lina présente aujourd’hui en lituanien est d’abord né en anglais.
@e2c
« En fait, le projet est né en anglais d’abord. J’ai compris que ça allait être
un album parce que j’avais beaucoup de chansons que je voulais sortir
et qui appartenaient au même univers. J’avais vraiment envie de sortir
un album entier, avec beaucoup de chansons qui racontaient quelque chose ensemble. »
Parmi ces morceaux, Summer Nights occupait une place particulière.
« Et la chanson qui était vraiment, je pense, la plus forte,
la plus ancienne et la plus travaillée, c’était Summer Nights,
donc ça faisait sens d’appeler cet album comme ça.
Et j’ai toujours voulu faire des albums, en fait. C’était ça. »
Mais un événement va modifier la trajectoire du projet : son passage à l’Eurovision.
« L’idée de le faire en lituanien est venue après mon passage à l’Eurovision.
J’ai traduit ma première chanson en lituanien et j’ai pris beaucoup de plaisir
à l’adapter. Ça m’a donné envie de tout traduire en lituanien.
Et là, ça faisait sens de refaire exactement le même ordre,
juste en ajoutant un titre en plus, une nouvelle chanson qui avait été composée. »
Ce retour au lituanien n’était pourtant pas seulement une décision artistique
ou stratégique. Derrière lui se trouvait quelque chose de plus intime.
« Et au-delà des gens, je pense qu’il y avait un désir très fort,
intérieur, de revenir à ma langue natale. Les mots lituaniens sont beaucoup
plus ancrés dans mon corps parce que ce sont les mots que je prononce depuis l’enfance.
C’est la première langue que j’ai apprise, depuis ma naissance,
et c’est une langue qui me touche au plus profond, beaucoup plus que l’anglais. »
« Je pense qu’il y a plus de force, plus de poids dans ces mots
parce qu’ils ont beaucoup plus de vécu pour moi que l’anglais,
que j’ai commencé à apprendre à l’âge de 8 ans. Ce n’est pas pareil. »
« C’était pour sentir, pour vivre plus intensément et livrer
plus de vécu, plus de parcours, plus d’histoire. »
Adapter l’album signifiait cependant beaucoup plus que traduire des paroles.
« Oui, c’est une vraie réadaptation. La traduction simple ne suffisait pas,
parce que je voulais que ça rime et je voulais que ça fasse sens.
Du coup, j’ai cherché des métaphores lituaniennes,
j’ai cherché quelque chose qui me parle beaucoup. »
« Parfois, j’ai même changé le sens, parfois les histoires,
mais j’ai cherché le même feeling : que ça représente le même feeling,
que ça décrive la même émotion, tout en ayant différentes images.
C’était ça le but. »
« Ce qui comptait pour moi, c’était de privilégier le son et l’émotion
plutôt que la traduction directe. Je voulais que ça sonne d’une certaine manière,
que les mots soient groovy, bouncy, percussifs.
Du coup, j’ai parfois dû pas mal réinterpréter et réadapter pour que ça fonctionne. »
Même certaines références ont été repensées. Là où les paroles anglaises
pouvaient évoquer Debussy, la version lituanienne fait apparaître Čiurlionis.
« C’était aussi une manière de mettre en lumière les compositeurs,
les créateurs, les artistes lituaniens dans mes références. »
Cette transformation passe jusqu’à sa propre voix.
« Je pense que même ma voix, quand je chante, ne sonne pas pareil
en lituanien qu’en anglais. Le timbre de ma voix change un peu, je l’ai observé.
Et le public m’a renvoyé la même sensation, la même impression. »

03
SON & STORYTELLING
Neo-soul, jazz et récits personnels : une identité qui s’affirme
Si le retour au lituanien constitue l’un des piliers de Vasaros Naktys,
l’album marque également une affirmation sonore.
@e2c
« Je dirais que je suis chanteuse neo-soul jazz,
et en même temps j’adore raconter des histoires.
Donc je dirais aussi singer-songwriter, car l’histoire, le poème
et le message de la chanson sont très, très importants pour moi. »
« Pour cet album, je voulais vraiment quelque chose de très produit,
très travaillé, très emballé, vraiment très neo-soul,
et en même temps que ça reste suffisamment acoustique
pour que les chansons puissent aussi sonner en acoustique
quand je les joue avec des musiciens. »
Son identité musicale porte nécessairement la trace de son parcours.
« Je dirais que je suis une voyageuse, que je raconte un parcours
très spécifique de la Lituanienne à Paris,
et que ça se sent dans ma manière de chanter en anglais et aussi en lituanien. »
« Ça se sent dans l’influence parisienne, française,
avec certaines expressions que je traduis.
Et les gens qui comprennent le français et ma langue natale,
ou l’anglais, vont aussi le sentir : j’ai vraiment un background
de quelqu’un qui a passé presque 15 ans à vivre à Paris. »

À ÉCOUTER PENDANT LA LECTURE
Lina Stalytė — Vasaros Naktys
Entrez dans l’univers sonore de l’album pendant la lecture.

L’album se construit également comme un paysage.
« Je veux que la personne se sente à la mer,
qu’elle se sente en train de regarder les vagues,
au moment de l’année ou de la journée qui lui plaît. »
« Chaque chanson correspond à un moment différent de la journée :
le matin, le coucher de soleil, la nuit…
Et on termine, bien sûr, avec Summer Nights,
qui est la chanson du coucher de soleil. »
Pour donner forme à cet univers, Lina est arrivée avec les fondations de ses chansons.
« En fait, moi, je venais vers lui avec des accords,
des chansons, des mélodies, des paroles,
et lui, il m’aidait à créer tout un arrangement autour,
à choisir les instruments, la rythmique, la batterie. »
« Il a aussi trouvé des musiciens qui ont enregistré avec moi.
Et il a vraiment contribué énormément.
On a co-composé cet album ensemble. On a coécrit. »
Mais derrière les arrangements, les rythmiques et la production,
l’histoire personnelle reste le point de départ.
« Toutes les histoires sont très personnelles.
Je me suis vraiment inspirée de mon propre parcours pour écrire cet album. »
« Moi, je pense que quand on est honnête
et qu’on livre quelque chose d’humain, de vécu,
ça touche forcément des gens. Et on ne peut pas choisir.
Parfois ça touche les gens, parfois non. C’est l’auditeur qui choisit. »
« Moi, ce que je peux faire de mon côté
et sur quoi je peux être vraiment sûre,
c’est que je livre le plus vrai de moi-même, le plus honnête.
Et si ça touche et ça parle à l’auditeur, bah tant mieux. »
« Et je laisse à chacun créer sa propre histoire,
son propre imaginaire de ce que la chanson lui représente
et lui fait ressentir. »

04
RETOUR À SOI
Myliu savo kūną, le slow living et la Lina libre
Cette recherche d’honnêteté prend une forme particulièrement directe
dans Myliu savo kūną. À travers le morceau, Lina parle d’amour
et d’acceptation du corps, mais son propos va au-delà de l’apparence.
@e2c
« C’est vraiment une invitation pour moi aussi et pour l’auditeur
de prendre le temps de s’apprécier, de s’aimer, de se donner des compliments,
de prendre soin de soi, de son monde intérieur autant que de son apparence. »
« C’est vraiment ce petit temps qu’on attribue à soi pour revenir à soi.
Et on peut commencer par le corps, parce que le corps,
c’est quelque chose de très tangible. On peut vraiment le toucher, c’est concret. »
« Et je pense que ça, c’est parfois le plus difficile à aimer.
Parce qu’on le voit tout le temps, on se compare.
Et c’est mon invitation à se donner un peu d’amour,
car c’est comme ça qu’on peut se détendre et fleurir. »
« Je pense qu’on est touché par l’intention.
Mon travail en tant que chanteuse, ce n’est pas forcément
de dire les mots, c’est de vivre les mots. »
« Et quand je les vis, j’arrive à vibrer une certaine intention,
une certaine énergie dans le mot. Et c’est cette énergie
qui peut être perçue par celui qui écoute.
En tout cas, c’est mon intention. »
« Et parfois, je me dis que ne pas connaître les mots,
ça ajoute aussi un côté un peu exotique qui permet de voyager par défaut. »
Dans une époque où l’écoute musicale est souvent fragmentée et accélérée,
Lina a également choisi de matérialiser Vasaros Naktys en vinyle.
« Parce que déjà, j’aime les beaux objets,
et aussi, c’est précieux de savoir que quelqu’un écoute un vinyle
en entier, un côté, sans skipper. »
« Et j’apprécie et j’aspire au slow living.
J’espère que ce vinyle peut être non seulement un objet de décoration,
mais aussi une invitation à revenir à un tempo lent. »

CE QUE L’ON DÉCOUVRE DE LINA
Retrouver celle qui « court avec les loups »
À la fin de Vasaros Naktys, quelle Lina reste-t-il lorsque l’on retire
l’image publique de l’artiste ? Sa réponse nous ramène presque exactement
au début de l’histoire : à la nature, aux forêts, à la Lituanie
et à cette partie d’elle-même qu’elle retrouve progressivement.
« Je dirais la facette libre de Lina.
Celle qui lâche prise, qui réunit les gens,
qui célèbre avec les autres, ensemble,
dans une grande forêt, dans la nature. »
« C’est une partie de moi que je n’ai pas vraiment explorée
depuis des années à Paris, et là, je sens qu’elle revient. »
Un morceau en particulier semble cristalliser ce retour : Dream.
« La chanson Dream permet vraiment de l’illustrer.
Elle parle de ce côté sauvage que la nature nous offre,
de la possibilité de se reconnecter à soi-même à travers elle.
Parfois, la nature, avec des éclairs, des tonnerres et d’énormes orages,
peut nous aider à ressentir plus facilement ce qu’on traverse,
nous, en tant qu’humains, et à le canaliser. »
« Dream parle justement de ces grandes forêts lituaniennes,
où on a des rituels, où on célèbre la nature,
où on se réunit et où on est un avec elle.
C’est cette facette-là de moi que j’ai envie de retrouver
et d’offrir davantage. »
Vasaros Naktys apparaît moins comme un simple passage
de l’anglais au lituanien que comme un mouvement beaucoup plus profond :
retrouver une partie de soi sans effacer toutes celles que le voyage a fait naître.

Entrer dans l’univers de Lina Stalytė
Écouter, regarder, suivre l’artiste ou découvrir l’édition vinyle.

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